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Le Nouvel Obs : Une nouvelle arme très électrique

Source : Le Nouvel Observateur SEMAINE DU JEUDI 13 Décembre 2007

Une nouvelle arme très électrique

Prochainement, la ministre de l’Intérieur devrait autoriser l’utilisation du Taser aux policiers municipaux. Ce pistolet paralysant a déjà ses fans et ses détracteurs.

Cette nuit-là, Franck (1) n’est pas prêt de l’oublier. La soirée avait déjà mal débuté pour ce trentenaire, intermittent du spectacle. Vers minuit, il se dispute avec sa compagne. Elle quitte l’appartement avec fracas, dévale les deux étages, sort de l’immeuble et se réfugie dans sa voiture, garée en face, près de la place du Colonel-Fabien (19e). Dans le plus simple appareil ou presque - en caleçon -, Franck part la rattraper. Mal lui en a pris. A ce moment-là, une patrouille de police passe, elle intervient et lui demande de se calmer. Ce grand gaillard aux larges épaules refuse de coopérer et repousse les agents. Une attitude qui ne plaît pas vraiment aux trois policiers qui l’immobilisent alors ventre contre terre. De la voiture, sa compagne assiste à la scène. Elle panique, sort, et, à son tour, est plaquée au sol. « En voyant ça, j’ai protesté, se souvient le jeune homme. C’est à ce moment que j’ai reçu trois coups de Taser. » Deux dans le dos et un dans la cuisse. A bout portant. « Ils ont fait ça alors que je ne pouvais de toute façon pas bouger. Ca servait à quoi ? », s’interroge-t-il aujourd’hui. D’ici quelques jours, Franck portera plainte contre X pour usage abusif du Taser.
Le Taser ? De loin, ça ressemble à un jouet : 175 grammes de plastique jaune et noir d’apparence très inoffensif. Les deux électrodes de 50000 volts qu’il projette tétanisent pourtant sa cible pendant quelques secondes, en paralysant son système nerveux. Ce pistolet à impulsion électrique (PIE), déjà utilisé par la police nationale qui en possède 1100 et par la gendarmerie qui en détient autant, pourrait prochainement équiper les policiers municipaux, sur demande des maires intéressés. Quelque 3 000 agents (1) sont potentiellement concernés en Ile-de-France. En région parisienne, plusieurs maires sont déjà prêts à dégainer. « Nous avons acheté cinq Taser il y a plus d’un mois, indique Eric Raoult, premier magistrat UMP du Raincy (93), 13 000 habitants et 9 policiers municipaux. Cette arme est plus dissuasive qu’offensive et évidemment moins dangereuse qu’une arme à feu », justifie-t-il. Le même argument est invoqué par Alain Keylor, maire UMP d’Emerainville, commune de 8000 habitants en Seine-et-Marne. « Qu’elle soit destinée à la police municipale ou nationale, il vaut mieux de toute façon qu’une arme soit paralysante plutôt que mortelle. » Alain Keylor a succombé aux charmes « de cette petite merveille de technologie » il y a deux ans déjà. En 2005, il s’est procuré 5 Taser pour ses 12 policiers. Mais en août dernier, il a dû ranger les armes. « A la demande du préfet, je les ai rendus au fournisseur pour qu’il les garde au chaud le temps que le feu vert soit donné. » A Bondy (93), le maire socialiste Gilbert Roger, 13 policiers municipaux pour 47 000 habitants, n’en voit pas, lui, l’utilité : « Que des policiers d’Etat en disposent, cela ne me choque pas, explique-t-il. Mais on ne peut pas être dans l’ambiguïté en ce qui concerne le rôle de la police municipale : c’est avant tout une police de proximité, un interlocuteur privilégié pour les habitants. »

La ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, y est plutôt favorable. Le 11 octobre dernier, elle a créé un groupe de travail avec des représentants de l’Association des maires de France (AMF) et des syndicats de la police municipale. Sa mission ? Définir les conditions d’utilisation du Taser (légitime défense...) et la formation des policiers concernés. Puis, elle devrait annoncer la modification du décret du 24 mars 2000. Le Taser pourra se rajouter à la liste des armes autorisées pour la police municipale : revolvers, fusils ou encore matraques et bâtons de défense type tonfa.
En face, le clan des anti s’organise. Leur angle d’attaque : le risque mortel de ces petits pistolets électriques. En tête de pont, le Raidh (Réseau d’alerte et d’intervention pour les droits de l’homme). Cette association, née au lendemain du 21 avril 2002, s’est spécialisée dans la lutte contre le Taser. « Depuis 1999, 167 personnes sont décédées aux Etats-Unis et au Canada après avoir été électrocutées par une arme de type Taser », peut-on lire sur le site de l’association. Dans la mairie communiste de SaintOuen (93), Bernard Perego, adjoint aux questions de sécurité, a eu « écho de nombreux incidents aux Etats-Unis ». Une vidéo circule actuellement sur internet : mi-octobre, à l’aéroport de Vancouver, un Polonais serait mort à la suite d’une décharge de Taser. « Faux !, s’étrangle Antoine Di Zazzo, PDG de Taser France. Ni là ni ailleurs, l’analyse post rnortem n’a mis en cause le Taser. Nous sommes persécutés par une campagne des médias et par l’opinion publique. » La preuve ? Il a organisé récemment une conférence de presse pour démontrer l’inocuité de son arme (lire l’encadré). Un député suisse favorable à l’engin a accepté d’y jouer les cobayes. « Le Taser, c’est zéro mort », martèle Di Zazzo, en se référant aune étude parue dans la sérieuse « Revue des SAMU ». En conclusion de cette étude, on peut tout même lire que « des interrogations subsistent sur le caractère non mortel des armes à létalité diminuée ou atténuée et un strict respect du principe de précaution est indispensable ». Dont acte. A l’Onu, le Comité contre la torture a tranché en assimilant l’utilisation du Taser à « une forme de torture » qui « peut même provoquer la mort ».

La prudence est donc de mise. Du côté de la police française, le major Jean-Louis Calmon, instructeur des policiers nationaux habilités à utiliser le Taser prévient : cette arme n’est pas à mettre entre toutes les mains, « son utilisation demande de la maîtrise et de la réflexion à chaud. » « Le Taser doit simplement permettre l’interpellation et l’immobilisation d’une personne jugée dangereuse ou violente, indique un autre policier. Dans la majorité des cas, une impulsion suffit et en cas d’immobilisation déjà effective, il n’y a clairement aucune raison de l’utiliser. »
A l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), on murmure déjà que l’on redoute « un manque d’encadrement des policiers municipaux ». « Il faudra être vigilant sur la formation des policiers habilités à l’utiliser », glisse Carlos Badruna, moniteur dans la police nationale et spécialiste des tirs et des gestes d’intervention. Et il semblerait qu’ils vont être nombreux. Selon Taser France, plus de 300 maires de communes, dont la plupart d’Ile de France, se sont déjà déclarés intéressés.

(1) Le prénom a été modifié.
(2) Estimation basée sur les chiffres de l’enquête de l’Observatoire de la fonction publique territoriale publiés en 2003 (dernière étude à ce jour).

Alexandre Le Drollec
Paris Obs