RAIDH - Réseau d’Alerte et d’Intervention pour les Droits de l’Homme
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Sarkozy ne désarme pas sur l’utilisation du Taser : L’Humanité du 21 juin

Sécurité . Le ministère de l’Intérieur continue de vouloir importer en France ce pistolet électrique paralysant qui a provoqué plus de 150 décès à l’étranger.

Pourquoi tant de cachotteries ? Depuis plus d’un an, plusieurs unités de police testent le Taser X26, le fameux pistolet électrique paralysant dont Nicolas Sarkozy veut équiper ses troupes dès l’année prochaine. Or, sur cette longue phase d’expérimentation, désormais achevée, le ministère de l’Intérieur reste étrangement muet.

Un rapport interne a bien été rédigé voilà plusieurs mois. Mais la Place Beauvau, malgré les demandes répétées de parlementaires, refuse toujours de le rendre public. Mieux : elle vient de boucler, lundi dernier, un premier appel d’offres portant sur l’acquisition de plusieurs milliers d’exemplaires de Taser... Au grand dam de tous ceux qui dénoncent les dangers de cette arme « incapacitante à transfert d’énergie ».

Une décharge de 50 000 volts

Car le Taser, à 1 000 euros pièce, n’a rien d’un gadget inoffensif. Plutôt de la gégène portative. Ce pistolet en plastique jaune et noir, assisté d’une visée laser, projette dans un rayon de 6,50 m,

deux dards reliés à des fils qui délivrent une décharge de 50 000 volts. Pendant de longues secondes, le corps est parcouru par près de 80 ondes électriques paralysant les centres nerveux. Les muscles se contractent violemment, provoquant une vive douleur musculaire. La victime, elle, s’écroule, tombe, parfois en se blessant, et reste tétanisée le temps, théoriquement, que les policiers l’interpellent.

« Cela nous permettra de nous sortir de situations difficiles sans recourir à la menace ultime du pistolet et sans perdre la face, résume un ancien flic parisien. C’est une arme anti-bavure. » Ça, c’est la théorie. Mais dans la pratique, ce flingue du futur, présenté comme une arme « non létale », suscite la controverse dans tous les pays où il est utilisé.

Aux États-Unis, où le Taser est en vente libre, plus de 5 000 services chargés du maintien de l’ordre l’utilisent actuellement. Et les polémiques ne manquent pas. Le 5 janvier dernier, le journal américain AzCentral a publié une liste de 153 personnes décédées peu après avoir été touchées par un Taser. Selon les premiers rapports d’autopsie, la responsabilité directe de l’arme dans le décès est déjà démontrée dans dix-huit cas !

« Les personnes ayant consommé des drogues ou de l’alcool sont parfois peu sensibles à la décharge reçue et les agents doivent leur administrer des décharges répétées, augmentant chaque fois leur agressivité », souligne Arnaud Gaillard, membre du Réseau d’alerte et d’intervention pour les droits de l’homme (RAIDH) et coauteur d’un rapport sur le sujet (1) « Parfois, au contraire, sur des personnes encore plus saoules, le Taser produit un effet décuplé et contribue directement à la mort par asphyxie. Il y a aussi, évidemment, tous les risques d’arrêt du coeur chez les personnes qui présentent des problèmes cardiaques... »

Risque de banalisation

En Europe, certains pays comme la Belgique, l’Italie et les Pays-Bas ont interdit l’usage de ce type d’arme paralysante. En France, lors de la phase d’expérimentation, près de 130 personnes auraient été « tasées » en situation réelle. Dans quelles circonstances ? Mystère. « Mais une chose est sûre, avec cette arme, qui n’est pas réservée qu’aux unités d’élite mais aussi aux brigades anticriminalité, on inscrit encore plus la police dans une logique d’affrontement, souligne Arnaud Gaillard. Le risque est que son usage soit banalisé comme simple moyen de rétorsion et d’intimidation sur des personnes ne présentant aucun danger imminent : gardés à vue, personnes incarcérées, témoins... » La Commission nationale de déontologie de la sécurité s’est ainsi émue du cas de cette détenue dépressive de la prison des Baumettes, à Marseille, « tasée » le 16 mars 2005, alors même qu’elle n’offrait aucune résistance.

« Tous ces éléments devraient au moins inciter à la prudence », estime la sénatrice (PCF) Nicole Borvo Cohen-Seat, qui a adressé, à la mi-juin, une question écrite à Nicolas Sarkozy. L’élue réclame la publication du rapport du ministère de l’Intérieur et, en attendant, un moratoire sur les commandes de Taser.

(1) Pétition en ligne sur www.raidh.org

Laurent Mouloud

Voir l’article original de l’Humanité